EDITO – La vie en Bleu
- Raphaël Sachetat

- il y a 15 heures
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Dimanche 15 février. Il est exactement 19h45, à Istanbul. Thom Gicquel claque un dernier smash à quelques centimètres du filet, scotchant Mads Vestergaard et Daniel Lundgaard et propulsant l’équipe de France masculine sur le toit de l’Europe. A cet instant, l’impensable se produit. Les Bleus sont champions d’Europe. Tomi tombe à genoux avant d’enlacer son pote. Le Sudiste et le Breton, dans les bras l’un de l’autre, alors qu’accourait le reste de l’équipe pour former une ronde joyeuse, hilare. Les larmes de Thom, très vite, les yeux rougis de bien d’autres autour de lui. On ose à peine y croire.

Il y avait eu déjà des indices, dans la journée, que quelque chose d’inhabituel se tramait. Avant ce 15 février, le Danemark avait remporté toutes les éditions de ces championnats d’Europe par équipes masculines (mixte aussi) depuis les débuts de cette compétition, phase qualificative continentale pour les célèbres « Thomas et Uber Cup ». 9 titres d’affilée. Indiscutables rois d’Europe, les Vikings avaient parfois tremblé, devant la France, justement, mais, toujours, avaient tenu leur statut de favoris. Mais ce dimanche 15 février, les choses ont commencé à vaciller. Les demoiselles, d’abord, dans leur match par équipe, en matinée, battues par les Bulgares en finale. Premier hold-up. Des joueuses danoises fébriles, bien en deçà de leur niveau, et des jeunes Bulgares plus déterminées que jamais, sœurs Stoeva en tête – avec Stefani qui bat au passage, Mia Blichfeldt. Alors, quand ces mêmes Danoises sont venues s’asseoir à côté de leurs compatriotes masculins à quelques minutes de la finale, en bords de courts, la sérénité n’était pas de mise. Les visages fermés. Moins d’assurance qu’à l’accoutumée, aussi, lors du cri de guerre – toujours très bref, des compatriotes d’Anders Antonsen. En plein contraste, les Bleus, eux, avaient fait leur entrée dans l’arène avec leur habituelle bonne humeur, les uns coiffés de leurs frisures de clown multicolores ou les colliers de fleurs aux couleurs de l’hexagone. Les doigts et le pouce levés. Comme des gosses. Mettant l’ambiance. Leur chant de groupe repris pour cette compétition et imaginé par les générations précédentes, annonce la couleur : « Le jour de gloire est arrivé. Il est grand temps, de les défoncer. Allez, la Franceu. Allez, la Franceu ». On a revisité la Marseillaise. Humour en plus.

Et puis, quelques heures auparavant, Lucas avait montré le chemin. Le « GOAT » SL4 avait encore frappé, ; une quatrième fois, avec ce titre de champion du monde para-badminton. Incroyable. Avec une mention pour David et Thomas et Maud, revenus de Manama en bronze. Les dieux du badminton semblaient avec nous ce week-end valentin.
Retour à Istanbul. Durant toute la rencontre, en bords de cours, les Français sont exaltés, crient, hurlent sautent comme des gamins, pendant que les potes, eux, sur le terrain, font le job. Comme imaginé. Comme espéré. Comme rêvé. Même lorsque Christo doit finalement abdiquer contre Antonsen, lui aussi, très peu serein devant ce nouvel ovni du badminton tricolore qui l’avait battu à Hangzhou dans un tournoi improbable avant sa victoire finale. Pas grave. Le point de Christo aurait été du bonus, mais les points sur lesquels on compte sont ailleurs. (Et au passage, pour la petite histoire, Christo est rentré ce mardi dans le top 5 mondial). Alex, Tomi, et le DH2. Alex, justement, impeccable. Juste, vite. Très vite. Il embarque la troupe vociférante qui dénote avec son calme olympien. Gemke peut soupirer, il n’y a pas grand-chose à faire. Le jeune Normand fait un festival. La machine est en route, le compteur des points se déclenche pour l’équipe. Tomi débarque sur le court. Le regard fixe, concentré, avec, en face, un poison qui le dépasse de quelques centimètres, qu’ il n’a pas joué depuis 6 ans et qui va faire le premier set de sa vie. Ditlev Jaeger Holm. Retenez son nom. 75 ème mondial et qui ne va pas le rester longtemps. Le Français perd le premier set in-extremis, les sourires reviennent coté Danois. Mais Tomi se bat comme un diable. Reste calme, lui aussi.

Papa Toma, derrière, impassible, fait confiance à son rejeton premier. Qui va délivrer, à partir de ce début de deuxième set, une partition quasi parfaite. Dans l’ombre depuis quelques temps de son jeune frangin après avoir été l’année passée dans celle d’Alex, le voilà bien présent. Solide. Avec sa puissance et son élégance, son charisme. Sa chérie danoise, Mia, a quitté les lieux juste avant le match, sans doute prise entre deux feux – celui de son pays et celui de son amour pour le Français dont elle partage le quotidien. Boris, le troisième frangin, met à mal ses cordes vocales à quelques mètres, comme Christo, revenu en bord de court. « Allez mon grand ». Les deuxième et troisième set sont assurés par Tomi. Ouf. La France repasse devant. On est toujours dans les clous. Léo et Eloi vont au casse-pipe. Pas tant que cela, en fait. Nos vice-champions d’Europe tiennent tête aux Danois Astrup/Rasmussen, ce qui se fait de mieux sur le vieux continent depuis plus de 5 ans. Mais les Scandinaves et leur expérience finissent par faire la différence et ramènent les Danois à deux partout. Le suspense est à son comble. On le savait, tout pourrait se jouer sur ce dernier double hommes. Avec Thom et Tomi. Ceux qui avaient ouvert la voie, jadis, des compteurs de médailles européennes, en 2017. Meilleurs européens chez les Juniors. En duo, mais aussi par équipe. Comme un symbole.

Le match décisif, donc. Le premier set, ultra serré, bascule côté tricolore. On y croit de plus en plus. Même Tinna Lugvisden, d’habitude si sérieuse, arrive à la fin du premier set avec un immense sourire, rigolant, presque. Il se passe quelque chose, c’est sûr. Le deuxième set s’enchaine. Les points, coté tricolore, aussi. Les deux potes sont du bon côté du terrain, là où les volants de fond de court sortent moins. Tout le staff est là, derrière eux. Enfin, à côté de la paire Danoise, mais eux aussi sont surexcités, avec un peu plus de pudeur, mais on sent les cœurs qui palpitent, à l’intérieur. Les préparateurs physiques, kinés, les autres coachs pour qui cette rencontre vaut bien plus que de l’or. Dans les gradins, coté DTN, on se ronge les ongles. On est tout près. Tout près d’un exploit phénoménal.

Les points défilent. On sent nos deux artistes sûrs de leur fait. Ils la tiennent, cette victoire. 18/12. 20/12. 8 points de matchs. Un dernier échange, et Thom qui, en deux fois, achève ce volant au filet. La joie, partout, immense, explose. Ils sont champions d’Europe. Champions d’Europe. Pas chez les minis. Pas chez les juniors. Mais bel et bien dans la catégorie reine. Chez les grands. Ca y est. Enfin.
Les premiers mots de Thom et Tomi, appelés au téléphone par les médias divers, restés en France – et oui, seul Badzine était présent…- vont vers leurs aînés, ceux qui, déjà à l’époque, avaient commencé à montrer la voie. A hausser la voix. Plein de respect qu’ils sont, ces deux-là, comme le reste de la troupe, du reste. Ils ont gagné dans la manière, de cette humilité qui respire la confiance en soi. Sans arrogance mais avec assurance. Ils savent désormais leur valeur mais gardent la tête sur les épaules. Et ils sont allés jusqu’au bout, ce dimanche 15 février. A 19h45.

J’étais là, à quelques centimètres, à vibrer avec eux, mon appareil en bandoulière pour tâcher d’immortaliser du mieux que je pouvais ce moment historique. Avec, aussi, beaucoup d’émotions contradictoires. Quelques heures auparavant, j’apprenais le décès de l’un de nos mousquetaires photographes, Mak, ami et collègue de notre agence photo depuis plus de 10 ans. Tellement triste de le savoir parti, lui, sa gentillesse, son amour du sport. Son visage souriant qui avait du mal à quitter mon esprit. Et là, la vie qui continue, devant moi. La vie et ses paradoxes. La cruauté d’un destin abrogé trop tôt, là-bas, à Hong-Kong et les souvenirs de nombreux tournois couverts ensemble. Et quelques heures plus tard, la beauté d’un destin d’une équipe de France tellement attachante, tellement belle de vie, de joies, de rêves devenus à leur mesure. Avec qui, souvent par procuration, j’ai vécu mes plus belles heures de photographe, aussi.
Les larmes coulaient toutes seules sur mes joues en les voyant exulter, comme des gamins, pleurer de délivrance après cette trop longue attente. La vie reprenait le dessus avec ces moments rares d’une légèreté délicieuse.
Le podium, la Marseillaise. Des frissons, bien sûr. Et des pensées, pour tous ceux qui, derrière leur écran, devaient aussi ressentir une immense fierté. Toute une communauté, qui, depuis des années, œuvre pour que ces moments là existent. Les clubs de tous ces joueurs, de Mulhouse à Strasbourg, en passant par Flume, Fos, Chambly et tous leurs bénévoles qui se plient en quatre pour que leurs stars puissent atteindre le firmament. Tous ces entraineurs de gamins, qui ont déniché ces pépites et continuent de rêver d’en trouver d’autres pour que le rêve continue. Tous ces préparateurs, physiques et mentaux, ces analystes de données, ceux qui préparent les voyages, les entraineurs, qui, dans l’ombre, sont là, au quotidien, aussi quand les joueurs vont moins bien. Les élus qui se sont succédé à la Fédération, avec, pour la très grande majorité, des heures et des heures passées bénévolement pour que ces crapules-là nous apportent sur un plateau une médaille d’Or par équipe chez les séniors. Les salariés, aussi - ceux qui essayent de mettre cette belle énergie en lumière, dans les médias ou ailleurs. Quelle réussite collective...

Le fruit d’un travail de longue haleine, où chacun doit prendre la mesure de sa contribution, si petite soit-elle. Les joueurs le savent trop bien. Alors Bravo. Bravo à cette belle équipe, à ces grands gamins qui ont appris à rêver à la mesure de leur talent. Bravo, aussi, à l’intelligence collective, aux uns et aux autres d’avoir appris à travailler, la main dans la main entre une structure privée et le système fédéral. Tout le monde y gagne. Chapeau bas à cette machine à gagner du côté de Fos, et à Toma senior, en particulier, pour avoir apporté autant au badminton français. En décembre, avec Christo sur le toit du monde, et quelques semaines plus tard, ce dimanchen où les deux frangins ont mouillé le maillot – au propre comme au figuré – pour venir donner à la France ce trophée magnifique avec leurs copains. Tous ensemble.
Respect, messieurs, vraiment. Et merci pour ces émotions fabuleuses que seul le sport sait apporter. La route, devant eux, est belle.
Raphaël,











Merci d'avoir immortalisé par l'écrit et l'image ce sublime moment pour le badminton français 👌💙🤍❤️ 🏸